Entretien avec
Agnès Jaoui

© Carole Mathieu Castelli-Baboo Music

Du 24 au 31 mai 2026, l’actrice, scénariste, réalisatrice et dramaturge Agnès Jaoui propose à Montpellier une lecture de Don Giovanni  de Mozart centrée sur la puissance du désir défiant les codes d’une société corsetée et codifiée par la morale catholique.

 

Extrait des propos recueillis par le musicologue Benjamin François en avril 2026.

Vous dirigez habituellement des acteurs. À l’opéra, ce sont des chanteurs qui doivent aussi jouer. Comment adaptez-vous votre direction ?

 

Agnès Jaoui : C’est marrant parce que ce ne sont pas des acteurs qui m’ont choisie, moi. J’insiste, et en plus ce sont souvent des chanteurs internationaux qui ne savent absolument pas qui je suis. Tant mieux ! Mais il me faut un petit temps pour gagner leur confiance. Les Français, eux, me connaissent, mais ils ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. Donc je dois aussi les rassurer. Il faut briser la glace. Et avec Don Giovanni, c’est encore plus compliqué : tout le monde a son idée de qui est Don Juan, de qui est Leporello. Alors moi, je ne viens pas plaquer une idée préconçue. Je viens avec le texte, et je leur dis :
« Ne me jouez pas les bourreaux. Soyez le texte, soyez la situation. » C’est ça, mon travail : défendre le personnage, même le plus odieux, pour qu’on comprenne sa logique.

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse

Dans vos films, vous êtes réputée pour un jeu très naturel. Comment transposer ce naturel à l’opéra, où la voix est décuplée ? 

 

Agnès Jaoui : Ce qui m’intéresse, c’est que même quelqu’un qui ne comprend pas les paroles comprenne ce qui se passe. Et que quelqu’un qui comprend les paroles trouve une justification psychologique à chaque action. Les personnages de Mozart sont super bien écrits, pleins de contradictions. C’est ça qui fait la différence entre un spectacle où je m’ennuie et un autre où je ne m’ennuie pas. L’ennui, c’est dommage quand il n’est pas contenu. Alors je leur dis : on suit la psychologie des personnages, leur logique, et on essaie de les défendre.

Vous avez dit que Don Giovanni était un « gosse de riche qui se croit tout permis ». Comment montrez-vous cette dimension sociale ?

 

Agnès Jaoui : Mais c’est évident ! Il a tout pouvoir, il se croit au-dessus des lois. Et ça, c’est terriblement actuel. Les classes sociales existent toujours, les gens qui ont énormément de pouvoir, ceux qui leur sont soumis… Je n’ai pas besoin de moderniser le décor pour que ça parle. La mise en scène reste classique, à l’époque, parce que le propos est déjà contemporain. Ce qui est fascinant, c’est que ces œuvres-là nous parlent encore parce que les rapports de domination, la séduction, le privilège, tout ça existe toujours.

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse

Vous avez choisi un décor sombre, des escaliers en dédale, presque gothique, plutôt que le Séville ensoleillé. Pourquoi ?

 

Agnès Jaoui : Parce que c’est la nuit ! C’est tellement important, la nuit, dans Don Giovanni. Les gens se déguisent en dominos pour ne pas être reconnus, ils sortent avec des lanternes… J’aime cette sensation de labyrinthe. Et puis, le poids de la religion, du conformisme, du « qu’est-ce qu’on va dire ? »… Tout ça, ça opprime. Don Giovanni, lui, il est libre. Il vit, il bouffe, il consomme, il danse. Les autres sont corsetés. Ce décor, signé Éric Ruf, c’est un mélange de gothique barcelonais et de lignes très modernes. Ça quadrille la scène. Et quand le décor bouge, c’est comme si les repères de Donna Elvire se déplaçaient. J’adore cette idée.

Ces décors très architecturés influencent-ils le jeu des chanteurs ?

 

Agnès Jaoui : Bien sûr. Ils créent un dédale. Les autres personnages sont souvent figés, perdus, en fuite. Lui, Don Giovanni, il est toujours en mouvement, il sait où il va. C’est sa force. Et musicalement, ça permet une continuité du temps – une course folle d’une nuit à l’autre. Les chanteurs doivent s’approprier l’espace, monter, descendre, se cacher. C’est exigeant, mais magnifique.

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse

Vous avez étudié le chant lyrique. Cela vous aide-t-il à comprendre les contraintes des chanteurs ?

 

Agnès Jaoui : Énormément. Je sais ce que c’est que de devoir reprendre son souffle, de ne pas rester trop longtemps de dos, de pouvoir chanter avec un chapeau ou non. Je discute beaucoup avec eux. Certains me disent « non, je ne peux pas chanter comme ça », d’autres sont plus souples. Je connais leurs contraintes, et je m’y adapte.

Vous dites vouloir être « totalement au service de la musique ». Qu’est-ce que ça signifie concrètement ?

 

Agnès Jaoui : Ça signifie que je ne vais jamais à l’encontre de ce que la musique dit. Si la musique est pressante, le jeu le sera. Si elle est légère, le geste doit l’être. C’est une question de rythme, de respiration, d’intention. Et c’est valable aussi pour l’ennui : quand on est dans la logique du texte et de la musique, on ne s’ennuie jamais, même dans les passages lents. Vous êtes suspendu à un tempo, quel qu’il soit.

 

Entretien disponible en intégralité dans le programme de salle, en vente les soirs de spectacle.

Photos Don Giovanni (c) Mirco Magliocca - Opéra national du Capitole de Toulouse