Entretien avec
Karen Tanaka

Karen Tanaka (c) Jeff Gerbec

Commande du Malmö Symphony Orchestra et de l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie de Montpellier, le Concerto « Verse of light » de Karen Tanaka sera interprété par le suédois Håkan Hardenberger et l’Orchestre de Montpellier les 11 et 12 septembre 2026 lors du Concert de rentrée

 

Propos recueillis par le musicologue Benjamin François
août 2026

Vous avez étudié au Japon avec Akira Miyoshi, puis à Paris avec Tristan Murail et à Florence avec Luciano Berio : comment ces expériences et ces maîtres ont-ils façonné votre langage musical ?

J’ai commencé à apprendre les techniques de composition à l’âge de dix ans. Mes cours hebdomadaires comprenaient la composition, l’harmonie, l’analyse, l’orchestration et le solfège. Étudier avec Akira Miyoshi, qui avait également étudié à Paris dans les années 1950, a posé les bases de mon développement musical. Je suis arrivé à Paris en 1986, grâce à une bourse du gouvernement français pour étudier avec Tristan Murail et me consacrer à la musique assistée par ordinateur à l’IRCAM. Ce fut pour moi comme une révélation que d’explorer la musique à l’aide des ordinateurs et de réfléchir aux notes et aux structures musicales de manière scientifique.
En 1990-1991, j’ai eu l’opportunité d’étudier avec Luciano Berio grâce à une bourse Nadia Boulanger. Ce fut une expérience extraordinaire de découvrir de près comment un géant de la musique du XXe siècle pensait et travaillait sa musique.

La nature est une source d’inspiration récurrente dans votre catalogue, de Questions of Nature à Water and Stone : quelle place occupe-t-elle dans votre processus de création ?

Depuis mon enfance, je suis profondément attirée par la nature – le reflet de la lumière sur l’eau, les variations subtiles des couleurs et les êtres vivants. J’ai également été profondément inspirée par Debussy, dont la musique puise largement dans la nature. La culture et l’esthétique traditionnelles japonaises embrassent de la même manière la nature, la subtilité, l’intemporalité et le silence, et ces qualités ont inconsciemment influencé ma sensibilité musicale.

Vous avez également signé l’orchestration de la série Planet Earth II de la BBC (Hans Zimmer en a composé la musique) et collaboré avec des chorégraphes comme Wayne McGregor : comment abordez-vous la collaboration avec d’autres artistes ?

Effectivement, j’ai été engagée en tant qu’orchestratrice. Wayne McGregor a chorégraphié sur ma musique, et il était fascinant de voir comment il interprétait celle-ci à travers le mouvement et créait son propre ballet. C’est toujours une expérience extrêmement inspirante que de collaborer avec des artistes d’autres disciplines et de découvrir comment la musique peut être transformée par le biais d’un autre médium artistique.

Verse of Light est votre premier concerto pour trompette. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet instrument, et quelles sont ses spécificités pour un compositeur ?

Je préfèrerais qualifier Verse of Light de « pièce pour trompette et orchestre » plutôt que de « concerto » pour trompette. Je n’ai tout simplement pas une conception traditionnelle du concerto, de la symphonie ou de la sonate en tête. C’est le directeur de l’Orchestre symphonique de Malmö qui m’a approchée et m’a demandé si je serais intéressée pour écrire une pièce pour Håkan Hardenberger, qui est basé à Malmö. Je connais assez bien le piano et les instruments à cordes, mais écrire pour la trompette a été tout un défi pour moi.

L’œuvre est née d’une commande conjointe de l’Orchestre de Malmö et de l’Opéra Orchestre national Montpellier. Comment s’est déroulée la genèse de ce projet ?

J’ai été nommée compositrice associée de l’Orchestre symphonique de Malmö pour les saisons 2025-2027, et l’écriture d’une nouvelle pièce faisait partie de cette résidence. L’orchestre a cherché des partenaires pour une co-commande pour ce projet, ce qui s’est concrétisé par des commandes de l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie et de l’Orchestre symphonique de la radio suédoise.

Le titre Verse of Light (Vers de Lumière) évoque une poésie de la clarté. Pouvez-vous nous parler de l’univers sonore et de l’atmosphère que vous avez voulu créer ?

Cette pièce est une sorte de « poème spatial », mettant l’accent sur la texture et la couleur. J’ai imaginé un paysage sonore atmosphérique et vaste, façonné par de larges arcs émotionnels. Contrairement à mes œuvres précédentes, j’ai composé Verse of Light directement avec Logic Pro, en créant un son orchestral réaliste avant de noter la musique sur la partition.
Le titre évoque pour moi l’humanité à l’ère de l’intelligence numérique. Il reflète non seulement l’essor de l’IA et du monde numérique, mais aussi les conflits persistants qui assombrissent notre époque – la lutte entre la lumière et les ténèbres, la technologie et l’humanité. Le mot « Verse » évoque à la fois le langage et le code, suggérant un espace partagé où les voix humaines et numériques convergent. « Light » représente l’illumination, l’empathie et l’espoir – l’esprit humain persévérant qui cherche un sens au milieu du tumulte.

Pour moi, la pièce explore l’interaction de ces forces. La musique est construite à partir de motifs de quelques notes et de schémas répétitifs qui évoluent tout au long de l’œuvre. J’ai imaginé un paysage sonore atmosphérique et vaste, façonné par de larges arcs émotionnels, soulignant les contrastes entre la technologie et l’humanité, les ténèbres et la lumière.

Le concerto est créé le 3 septembre en Suède par le trompettiste Håkan Hardenberger, qui le joue également à Montpellier. Comment avez-vous travaillé avec lui pour exploiter toutes les possibilités de son instrument ?

Au début, j’ai écrit la partie de trompette dans une tessiture confortable et jouable. Lorsque j’ai montré la partie de trompette à Håkan Hardenberger, il m’a mentionné qu’il pouvait facilement jouer beaucoup plus haut, jusqu’à un mi bémol aigu et même un fa aigu. J’ai donc réécrit la partie selon ses suggestions. Je voulais également mettre en valeur la qualité riche et chaude du timbre de la trompette.

La cheffe Eva Ollikainen dirigera l’Orchestre national Montpellier Occitanie pour cette création française. Qu’attendez-vous de cette collaboration ?

J’ai entendu de très bonnes choses d’elle de la part de nombreuses personnes, et j’ai vraiment hâte de travailler avec elle.

Cette création française à Montpellier revêt une signification particulière. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

J’ai vécu à Paris de 1986 à 2002, et tout ce que j’y ai étudié et vécu – la langue française, la culture et le mode de vie – a profondément façonné ma musique et ma vie. J’ai le plus profond respect et la plus grande admiration pour la France, un pays qui préserve son riche patrimoine traditionnel tout en embrassant continuellement l’innovation et la culture contemporaine. Je vis désormais à Los Angeles, et quand je repense à mes années parisiennes, elles me semblent presque comme un rêve – pourtant, cette expérience reste profondément liée à ce que je suis et à la musique que je crée.

Que souhaitez-vous que le public montpelliérain retienne de Verse of Light ?

J’espère que les gens apprécieront le paysage sonore atmosphérique et vaste et en ressentiront les larges arcs émotionnels.

Vous partagez votre vie entre Los Angeles, où vous enseignez au California Institute of the Arts et le Japon. Comment ces deux cultures influencent-elles votre musique ?

Je suis actuellement professeure émérite à l’Institut des arts de la Californie (CalArts) et j’ai pris ma retraite de l’enseignement. Mon déménagement de Paris à Los Angeles a eu un impact profond sur moi. Ce fut une transition entre l’élégance raffinée et le riche patrimoine culturel de Paris, et l’énergie audacieuse et vibrante de Los Angeles. Bien que j’ai vécu à Paris et à Los Angeles, mon héritage artistique et culturel japonais a toujours été au cœur de ce que je suis. Des valeurs telles que la subtilité, le minimalisme et l’intemporalité continuent de vivre profondément en moi et font partie intégrante de mon identité artistique.

Quels sont vos projets après cette création française ?

Après la création française, Verse of Light doit être interprété par l’Orchestre symphonique de la radio suédoise et par l’Orchestre symphonique métropolitain de Tokyo. Parmi les commandes à venir figurent une nouvelle œuvre pour BBC Radio 3 et une nouvelle pièce pour piano.