Jean-Paul SCARPITTA

Editorial

Au fil du temps et de son histoire, la musique, en sondant les mystères de l’harmonie, exprime les nuances les plus délicates du sentiment.
Notre nouvelle saison, qui est forcément musicienne, ne peut pas n’être que musicienne. Elle est, en même temps, et toujours autre chose : poétique, plastique, confession, fantasme. En chaque instant, cette autre chose nous fait ressentir la musique si proche de nous, si humaine.
Ainsi surgit du répertoire que nous avons choisi pour les opéras et les concerts un foisonnement de visions jumelées aux sonorités.
Les compositeurs d’hier et d’aujourd’hui ont toujours scruté les rapports avec la poésie, la morale, les religions, la philosophie.
La musique forme ainsi le lien le plus puissant et le plus mystérieux entre toutes les manifestations spirituelles, mais aussi entre toutes les couches de la société.

Si prédisposés que nous sommes à nous évader dans le poétique et le fantômal, notre saison 2012-2013 prend solidement pied dans le réel de tous les jours.
La vie dans ses plus prosaïques détails devient sujet d’art… musique !
Dans la tourmente de notre société, il nous reste une chose : l’esprit créateur de l’homme, qui trouve la vérité, façonne la beauté, aide à construire la personnalité des jeunes. Nous avons une soif anxieuse d’atteindre leurs profondeurs secrètes, inconnues à eux-mêmes, et où ils reçoivent les images, les idées, les paroles.
Nous ferons ce que nous pourrons.
Nous essaierons de communiquer une vertu musicale à l’expression de certaines pensées. Non, de toutes les pensées ! Essayer de comprendre les sentiments et les idées les plus éloignés des siens, créer un rapport humain rayonnant qui s’approche des êtres pour en partager chaque repli est essentiel autant que le don de se transformer en une multitude.
Située aux antipodes de tout de ce qui est éternel, notre époque est dépourvue de la faculté de pressentir et de détecter les choses intemporelles. C’est, pourtant, à la condition d’avoir reconnu l’appel de tout artiste que l’on pourra favoriser toute grande volonté artistique nouvelle qui vise à la création personnelle.

L’artiste de génie est un pédagogue par nature.
Ses paroles sont un enseignement, ses actions des exemples à suivre et son œuvre, la révélation de la vérité.
La saison de transition qui vient de s’achever a été marquée par les feux de l’incomparable Maestro Riccardo Muti (qui a promis de revenir diriger notre Orchestre), par ceux de Robert Wilson et de Philip Glass, mais aussi par ceux de Natalie Dessay, Janice Baird (Elektra, mise en scène de Jean-Yves Courrègelongue), Lucinda Childs, et le Maestro Michael Schønwandt.
Quant aux jeunes artistes, qui se sont emparés des Noces de Figaro ou d’autres comme David Fray, qui fait vivre les idées,  découvre les motifs et les notes sur son clavier, ils ont amorcé l’élan déterminé que nous recherchons afin de créer une constante faite pour unifier le mouvement d’une saison et celui de chacune des œuvres présentées.
Et quoi de plus stimulant pour cette jeunesse que la redécouverte du chef-d’œuvre absolu Einstein on the Beach de Robert Wilson ? Un opéra mythique devenu un préalable indispensable à toute découverte, une œuvre miraculeuse, si moderne.

C’est une chance que d’offrir une chance aux jeunes artistes : chefs d’orchestre,  musiciens, chanteurs, metteurs en scène, scénographes sont à l’honneur au cours de la saison 2012-2013.
Cette année, nous consacrons à la création musicale une place privilégiée.
Krzysztof Warlikowski, qui représente aujourd’hui l’une des forces théâtrales les plus créatrices, présentera avec la complicité et le talent de Philippe Boesmans Poppea e Nerone, d’après Monteverdi. Ce spectacle, dû à l’initiative de notre ami Gérard Mortier, est réalisé en coproduction avec le Teatro Real de Madrid.
Par la formation que Urs Schönebaum a reçue, par ce qu’il entretient sur les scènes internationales avec d’autres artistes (Robert Wilson, William Kentridge, Anselm Kiefer, La Fura dels Baus, Marina Abramovic, Thomas Ostermeier…), il réalise, chez nous, sa première mise en scène et trouve son bien autant que Warlikowski dans un commun patrimoine artistique. Avec le compositeur Mathis Nitschke, à qui nous avons fait une commande, ils nous proposent la création mondiale d’un opéra, Jetzt, et en création française What next ? d’Elliott Carter(créé au Staatsoper de Berlin en 1999 sous la direction de Daniel Barenboim).
Les Figures du Siècle recevront l’ensemble L’Instant Donné avec une commande du Ministère de la Culture à Frédéric Pattar, les Percussions de Strasbourg avec deux créations mondiales, l’une de Jose Manuel Lopez Lopez et l’autre de Andy Emler, et l’Ensemble intercontemporain, dirigé par le jeune chef Cornelius Meister, voué déjà à une grande carrière.
Ce procédé que nous employons, appréhendé certes d’une manière intuitive, ne sera sans aucun doute explicité qu’à force de répétition.
En recommençant toujours l’effort, en recherchant la coïncidence aussi étroite que possible des artistes invités avec une imagination active, curieuse, notre Opéra Orchestre national trouvera un équilibre interne de son langage, l’expressivité singulière de son style.
Si nous voulons retrouver le dynamisme intérieur de chacune des œuvres présentées, si nous voulons saisir un message dans ses plus durables manifestations, notre démarche nous sera finalement d’un précieux secours. Sous peine de rester incompris nous devons choisir dans le langage et les goûts de ceux d’hier, et plus encore de ceux d’aujourd’hui.
C’est un choix inévitable et décisif qui s’est imposé à notre conscience.
N’est-ce pas dans le langage courant qu’il faut chercher une définition adéquate de la valeur spirituelle de chacun des artistes ?
Espérons que le reproche d’une trop grande partialité se trouvera écarté.
Faut-il rappeler l’exigence de Baudelaire à l’égard de la critique ?
La distance qui nous sépare d’autrui n’est-elle pas un des éléments essentiels de notre compréhension ?
Proposer une saison musicale à la conscience d’autrui aide à en prendre une conscience plus vive. Actuellement, la jeune génération, qui voue sa vie à la musique, a visiblement une prise de conscience de l’enrichissement qu’apportent à la sensibilité musicale les résolutions libératrices. La liberté est tout naturellement permise à la condition que soit sauvegardée, par exemple, une concordance avec le sens global d’une partition, une concordance avec le mouvement intérieur de la vie d’un théâtre.
Bien sûr, le gouffre de l’incertitude s’ouvre sous les pas des artistes qui débutent mais, au fur et à mesure des auditions et des rencontres que nous faisons, surgit une sorte d’intégrité spirituelle et d’héroïsme artistique. C’est comme si leur intuition avait déjà détecté les virtualités inouïes de la matière de l’art qu’ils manipulent.
Nous ne sommes plus dans l’espoir mais dans la vérité de la culture actuelle.
Par là, il ne s’agit que de mieux dégager le visage de chacun, de les débarrasser des faux prestiges dont on les pare parfois, et qui nous cachent l’authentique valeur de l’inspiration.
À côté d’Opera Junior, qui accompagne les jeunes voix, nous avons l’intention de développer une Académie du Chant par entente avec tous les Conservatoires et les différents centres de formation lyrique de France. Le choix de l’œuvre se fera au cours de la saison en fonction des auditions de ces jeunes talents.

Orfeo ed Euridice de Gluck, première mise en scène de Chiara Muti, chanté par les jeunes voix Marie Karall, Ekatarina Bakanova et Christina Gansch, Lakmé de Leo Delibes, première mise en scène de Vincent Huguet, collaborateur de Patrice Chéreau, qui révèlera la voix exceptionnelle de Sabine Devieilhe, avec Frédéric Antoun (Gérald) et Marc Barrard (Nilakantha), s’inscrivent dans cette volonté.
Relevons aussi la coproduction de notre Opéra avec l’Opéra Royal de Wallonie de Liège et Angers Nantes Opéra de L’Enlèvement au Sérail de Mozart, mis en scène par Alfredo Arias, accompagné de l’énergie créatrice de Roberto Platé aux décors et de celle d’Adeline André pour les costumes.
La liberté d’Alfredo Arias nous a inspiré ce projet à travers lequel il dévoile sa valeur irréductible, son inestimable singularité et sa recherche de la pureté dans l’art.
Pendant les fêtes de fin d’année, La Bohème de Puccini résonnera sous les ors de l’Opéra Comédie rénové. Don Giovanni de Mozart clôturera la saison avant d’être présenté à l’Opéra Royal de Versailles en juin 2013.
La Bohème, Don Giovanni, Poppea e Nerone sauront aussi faire éclore des talents sensibles, en germe, tels que Anna Gorbachyova, Erika Grimaldi, Marie-Adeline Henry, Rame Lahaj, Vida Mikneviciute, Dovlet Nurgeldiyev, André Schuen…
En attendant de choisir un nouveau directeur musical, l’Orchestre recevra en chef invité le Maestro Emmanuel Krivine, qui l’on s’en souvient avait dirigé chez nous Jeanne d’Arc au bûcher d’Arthur Honegger. La sûreté avec laquelle ce chef d’exception donne forme à son intuition met avant tout en lumière le côté orchestral inné de ses facultés inventives.
L’Orchestre accueillera aussi de jeunes chefs comme David Afkham, Victor Aviat, Michael Balke, Carl Christian Bettendorf, Peter Biloen, Josep Caballé-Domenech, Raphaël Schlüsselberg, Alexander Shelley. D’autres chefs éminents comme Gerd Albrecht, Alain Altinoglu, Stefan Asbury, Jonathan Darlington, Balázs Kocsár, Kenneth Montgomery, Ari Rasilainen, Jean-Luc Tingaud, animeront la saison, ainsi que des artistes aussi sensibles que Gautier et Renaud Capuçon.
Fanny Clamagirand, Emmanuel Christien, Adam Laloum, Igor Tchetuev, seront aussi parmi nous pour notre plaisir.
La célèbre soprano Anne Schwanewilms, nous emportera dans un monde où jouent des millions de touches de tendresse, de passion, de courage et de sérénité, en chantant les quatre derniers Lieder de Strauss sous la direction de Constantin Trinks - ce jeune chef qui, après avoir été l’assistant de Christian Thielemann à Bayreuth, fut Kappelmeister à l’Opéra de Sarrebruck, puis à Darmstadt. Il est déjà un habitué des maisons internationales telles Hambourg, Berlin, Dresde, Tokyo, Münich, Zürich et Paris. En juin 2012, il dirigera à Münich Rosenkavalier, avec Renée Fleming, Sophie Koch, Franz Hawlata. En 2013, il est invité pour le rarissime Liebesverbot à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Wagner.
Véronique Gens, qui par son grand art donne à la vie une plénitude, chantera à l’occasion de son récital des mélodies françaises (Fauré, Debussy, Duparc, Chausson, Hahn) avec la connivence si sensible de Susan Manoff au piano.
Nora Gubisch, habituée de notre Opéra et de notre Orchestre, unira tous les sentiments sous la baguette d’Alain Altinoglu en interprétant les Rückert Lieder de Mahler.
Quant à Sophie Koch, qui a le don de transformer une note de musique en paysage, elle sera l’héroïne du Roi d’Ys de Lalo, présenté en première à l’Opéra Berlioz puis à l’Opéra Comique à Paris sous la direction de Jean-Luc Tingaud.

C’est avec une grande émotion que nous recevrons deux formations, la Chambre Philharmonique, et l’Orchestre Cherubini qui n’a jamais été présent à Montpellier.
Pour le Concert du Nouvel An, nous aurons l’Orchestre Cherubini formé à l’initiative du Maestro Riccardo Muti. Cet orchestre, dirigé pour la première fois par notre chef assistant Robert Tuohy, est composé de jeunes musiciens choisis par le Maestro Muti à l’issue d’auditions dans différents conservatoires et orchestres en Italie. Ces musiciens ont un contrat de trois ans non renouvelable, leur âge varie entre vingt et trente ans.
La Chambre Philharmonique fondée par Emmanuel Krivine consacre sous sa direction un concert exceptionnel à Mozart (Symphonie Concertante pour violon et alto, Symphonie n°41 dite Jupiter).

En plus de nos activités éducatives Jeune Public, nous mettons en place, à partir de cette année, un partenariat avec l’Opéra national de Paris « Dix mois d’école et d’opéra » en étroite collaboration avec Christophe Ghristi, directeur de la dramaturgie à l’Opéra de Paris, et son équipe.
Cette action a pour but, avec l’aide du Rectorat, de choisir des classes de jeunes défavorisés en les accompagnant pendant deux ans à la préparation puis à la réalisation d’un spectacle autour d’une création contemporaine au printemps 2014. Création qui réunira toutes les disciplines et les corps de métier de l’art lyrique.
Nous n’oublierons pas notre mission à l’échelle de la Région et de l’Agglomération,  en mettant en valeur le patrimoine, et en proposant au public les formes les plus diverses de notre orchestre : Les Noces de Figaro en tournée à Nîmes, Carcassonne et Perpignan, des concerts symphoniques, de musique de chambre… Nous chercherons à développer des partenariats avec des lieux prestigieux du patrimoine (Abbaye de Valmagne, Abbaye de Fontfroide, Eglise Saint-Pierre de Céret…).

On se heurte souvent à l’impossibilité de mesurer l’incommensurable et de limiter l’illimité.
Cette entreprise n’est jamais qu’une gageure, comparable à celle de quiconque voudrait enseigner et décrire la beauté de la Musique !
La Musique est toute la nature !

Cet avant-propos serait incomplet si nous n’adressions pas nos vifs remerciementsà Monsieur Jean-Pierre Moure, Président de Montpellier Agglomération, Monsieur Christian Bourquin, Président de la Région Languedoc-Roussillon, Sénateur, le Ministère de la Culture, la Direction Régionale des Affaires Culturelles, pour l’aide inestimable qu’ils apportent à l’Opéra Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, des souhaits de bienvenueà Monsieur Bernard Ramette, nouveau Président de notre Association, et pour la saison à venir,
des vœux ardents aux artistes invités ainsi qu’à ceux de l’Orchestre et du Chœur, aux techniciens de la scène, à tous les membres du personnel de notre Maison.

Jean-Paul Scarpitta directeur général
Opéra Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon