Premier violon

Les noms allemands et anglais  (« konzertmeister », « concert master ») soulignent l’importance particulière ce musicien. Entré en dernier sur scène, le premier violon donne le « la » à l’orchestre lui permettant de s’accorder, comme si ce geste symbolique soulignait l’importance de sa fonction.

Premier violon super soliste de l’Orchestre national Montpellier, Dorota Anderszewska nous décrit sa fonction :

Pouvez-vous nous préciser en quoi consiste votre fonction et comment vous-même l’appréhendez ?
Le terme Konzertmeister que l’on traduirait en français par « Maître du concert » s’explique par la fonction qui était la sienne dans les siècles passés. En effet, la tradition était de lui confier la direction de l’orchestre.  Progressivement, les œuvres composées nécessitant des effectifs d’orchestre de plus en plus importants et complexes, la présence d’un chef d’orchestre s’est imposé.
Le premier violon est d’abord censé être un bon violoniste capable de jouer tous les solos du répertoire symphonique.  Par sa connaissance de l’instrument il doit pouvoir suggérer des solutions pour résoudre les diverses difficultés techniques lors des répétitions.
Le terme anglais « leader » suppose un musicien capable par son tempérament voire son charisme de mener un groupe dans l’objectif d’épouser la vision artistique du chef d’orchestre.
C’est aussi et surtout d’être un intermédiaire entre le chef et les musiciens, intermédiaire qui officie bien évidemment dans les deux sens. Beaucoup de chefs ont besoin de ce contact avec le premier violon pour régler les questions artistiques.  Nous discutons avant et après les répétitions, souvent pendant les pauses et parfois même après les concerts.  Dans l’autre sens lorsque les musiciens ont des demandes particulières à formuler au chef, je suis leur truchement et c’est mon devoir de lui transmettre toute proposition ou remarque qui m’est adressée à son attention. La fonction nécessite d’être en permanence à l’écoute des musiciens et peut parfois impliquer d’être l’intermédiaire entre les musiciens eux-mêmes.
Le travail du premier violon, si le chef ne vient pas avec son propre matériel, c’est également de régler les partitions, c’est-à-dire de décider des coups d’archet afin que l’ensemble des cordes conserve une unité de jeu. Je choisis donc les coups d’archet pour les 1ers violons, les autres pupitres de cordes se basent ensuite sur mes réglages tout en tenant compte de leurs propres difficultés techniques.

Peut-on dire pour utiliser un terme militaire que vous êtes le premier lieutenant ?
Il ne faut pas confondre militaire et hiérarchie. Afin que l’orchestre puisse fonctionner en permanence, il lui faut adopter des règles précises car il n’a, chaque semaine, que quelques répétitions pour à nouveau transformer près d’une centaine d’individualités en une entité unique. Cette unité est belle par la grande variété d’instruments, les tempéraments très différents et les talents multiples qui la composent. Pour ce faire, le premier violon doit assumer sa fonction avec responsabilité sans jamais se dérober devant les difficultés quelles qu’elles soient.

En réalité, il vous faut user d’une certaine autorité ?
Il y a des manières diverses de vivre l’autorité si un tel poste vous est confié. Pour moi l’autorité est une chose qui se vit naturellement, il ne s’agit pas de vouloir la prouver en l’affichant sur son front car ainsi, elle serait artificielle. C’est nos compétences , notre engagement, notre tempérament qui l’impliquent. Ce n’est pas une fonction que l’on s’attribue mais que l’on reçoit avec beaucoup de respect, de responsabilité, de conviction et d’humilité.

Considérez-vous que vous devez toujours  épouser la conception artistique du chef d’orchestre y compris quand vous ne la partagez pas ?
Vous aurez compris que j’ai un très grand respect de la hiérarchie. Je considère donc que le chef a le dernier mot. Cependant, je peux toujours avoir l’avant-dernier mot. Je m’autorise à faire des suggestions si je pense qu’elles sont au service de la musique, du concert et de mes collègues. Cela ne devrait jamais être un débat d’egos. Je suis au service du chef et des musiciens et je ne renoncerai pas à cet avant-dernier mot !

Croyez-vous nécessaire aujourd’hui encore d’utiliser tous ces codes qui régissent le concert, les poignées de main, les saluts…
Nous avons besoin de rituel et de symboles. Lorsque le chef se présente et serre la main du premier violon avant le concert, c’est pour saluer tout l’orchestre ; lorsqu’il répète ce geste après le concert, c’est pour remercier tout l’orchestre. Lorsque le premier violon entre sur scène et que le public applaudit, c’est tout l’orchestre qu’il salue.

Dans les grandes pages symphoniques du XIXe  et du XXe, n’y a-t-il pas une exaltation extraordinaire à sentir avec soi et derrière soi près d’une centaine de musiciens passionnément engagés ?
Les moments de plus grande joie pour moi sont ceux où entre les mains d’un chef particulièrement inspiré, nous ne formons plus qu’un dans une véritable communion artistique et spirituelle. Dans les instants difficiles de notre métier, ces moments sont une source puissante de motivation et d’optimisme.

Entretien réalisé avec Pascal Dufour